Quelles fictions urbaines pour Tahiti ?

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Difficile de partir à Tahiti sans avoir l’esprit saturé d’images paradisiaques sauf à court-circuiter les fictions stéréotypées véhiculées par les guides de voyages et reportages touristiques. Avec Il faut se méfier des hommes nus de Anne Akrich, c’est un imaginaire, plus nuancé, plus urbain, plus sombre aussi, qui s’esquisse.

Tahiti et la Polynésie française, ce sont évidemment ces îles enchanteresses : les bleus des lagons, les verts de la forêt tropicale, la flore, la faune, les parfums épicés, le sens de l’hospitalité et l’humeur festive des habitants. Une atmosphère forte et épaisse, prenante, quasiment placentaire pour ceux qui y habitent ou en sont natifs. Mais c’est aussi « tout et rien, Tahiti, une minuscule île perdue dans un océan immense, bercée par la nonchalance des êtres et de la nature, un silence sépulcral ». La réalité est plus prosaïque : « L’une des occupations favorites sur l’île est d’en faire un tour. On tourne en rond sur la côte pendant 130 km, on s’arrête dans les districts, sur la plage, on en découvre les vallées et les lagons. » Si l’on prend par la côte ouest, c’est Arue avec ses lotissements luxueux dans la montagne et ses villas avec vue sur Moorea et le lagon ; par l’est, c’est Panaauia, avec ses plages noires, l’océan et un habitat plus modeste.

“Adieu pittoresque, adieu exotisme. Ici, on dort dans de vieilles caisses, dans des cartons bitume et le marché de Papeete à la poésie des zones abandonnées de la périphérie de Paris.”

Tahiti, c’est aussi un écrin précieux bousculé par la réalité urbaine et des espaces naturels qui s’artificialisent : « On passe de Faa’a à Papeete par le front de mer. Je remarque des nouvelles constructions dans la montagne, des immeubles et des centres commerciaux. En deux ans, je ne reconnais plus rien. Mes montagnes sont éventrées, mon île défigurée. ». Dans Papetee, autour du marché, malgré l’ambiance animée et le zouk des sonos des vendeurs de poissons, c’est la pauvreté des grandes villes métropolitaines que l’on retrouve. « Je suis frappé par le nombre de clochards autour de la ville. Bien sûr, il y en a toujours eu (…) mais ils sont de plus en plus nombreux. (…) Ici la misère ne se cache plus et offre son visage tatoué, ses dents pourries et ses vagins médicaux aux yeux des touristes à qui ils ne restent plus qu’à regarder ce monde hallucinant avec sang froid. Adieu pittoresque, adieu exotisme. Ici, on dort dans de vieilles caisses, dans des cartons bitume et le marché de Papeete à la poésie des zones abandonnées de la périphérie de Paris. »

Il y enfin les activités touristiques qui envahissent les plus beaux sites, où la ségrégation entre riches visiteurs et locaux plus pauvres est manifeste comme à Vaitape : «  c’est une drôle de vie ici, il y a les allées autour des motu, des petits îlots avec des hôtels de luxe. Le tout ressemble à un gros caillou du tiers-monde serti de diamants. On se croit dans un film de science-fiction. Les pauvres restent sur Lille, les rivaux sur les îlots. Les chiens crèvent au bord de la route. » C’est ainsi un autre récit plus urbain, moins enchanteur qui s’invente par la prose d’Anne Akrich. « Les Tahitiens ont tout oublié, les temps d’autrefois, les parlers anciens, qui racontaient la naissance des mondes et l’éclosion des étoiles. Les Tahitiens sont sans mémoire. La colonisation ne les a pas exterminés, elle s’est contentée de les priver de leur récit et d’en substituer d’autres. » Qui toujours se construisent.

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